Paroles : Mylène Farmer
Musique : Laurent Boutonnat

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C'est le live 1989 qui a sauvé cette superbe chanson de la catégorie "chanson mineure". Son côté morbide aurait pu l'assimiler aux premières "gothiques" de l'artiste, style "au bout de la nuit", alors qu'elle porte en elle un message bien plus puissant.
Comme de nombreuses oeuvres de cette époque, "Jardin de Vienne", à la première écoute, laisse l'auditeur troublé comme après une croisière houleuse, voire perturbé comme après un cross hard ! C'est l'histoire, mythique, d'un amoureux qui se pend, semble-t-il, de désespoir. Le rôle de Mylène n'est pas évident. Elle peut être l'amante qui le découvre au crépuscule ou, comme le type de voix choisi l'indique, la fille du défunt. Tout est raconté avec un nombre minimal de mots : tant mieux! Cette restriction volontaire donne à chaque mot sa force de frappe et contribue à l'aspect pudique du texte.
"Jardin de Vienne" s'ouvre par un extrait symphonique de Malher (d'ailleurs utilisé dans le film "Mort à Venise"). Puis, elle prend la forme d'une comptine plus ou moins légère qui tourne à la vertigineuse psalmodie. L'ouverture a l'avantage de planter le décor : on est dans une sorte de marche funèbre. On entrevoit déjà la procession, les robes noires, le cercueil... Mais, coup de génie, au lieu de poursuivre sur un morbide kitsch à la "Agnus Dei", la musique glisse sur une atmosphère plus trouble, quand la voix de Mylène apparaît, prenant le timbre enfant mignon de "Plus grandir".
Le contraste grandit, mené de main de maître, la chanson se déchire, nous avec, et s'ouvre sur les états d'âme de la chanteuse comme un écrin sur un diamant pur. Le contraste, comme une lumière obscure, est d'abord musical. Tandis que les synthés et les guitares martèlent nerveusement, que le vent siffle, la corde grince à en mettre nos nerfs à vif, la voix de Mylène se fait douce, oscillant entre l'étonnement et la compassion. Il faut attendre la phrase qui tue ("ce soir, j'ai de la peine...") pour comprendre qu'elle est affectée par la mort. Le regard de Mylène est peut-être celui d'une femme qui, choquée par un drame que les mots ne peuvent décrire, semble retomber en enfance, avec sa naïveté et son ignorance devant la réalité de la mort. Ainsi, elle cache son insondable tristesse derrière des expression gamines, genre "petit bonhomme", "monte sur l'arbre". Mylène compare la descente du corps à la cueillette d'une pomme! Plus l'interrogation simplette ("est-ce pour me voir?") pour se préserver de la cruauté de la vérité. C'est la musique qui révèle la douleur de Mylène, renforcée par l'apparition des batteries militaires (elles-mêmes adoucies par la flûte de Pan!) : il y a donc un parfait équilibre entre le tragique exacerbé de la musique et la pudeur du texte.
La mort, le suicide, thème-clé, est assez "soft". D'abord, aucun mot du champ lexical du funèbre n'est prononcé jusqu'à l'aveu (quand Mylène se rend enfin compte de la vérité!). Ainsi, l'homme "s'est endormi", "ne sourit plus", il dit "au revoir", il fait "l'oiseau". Mort soft qui se balance entre la douce amertume du "vent du soir" et l'ironie grinçante de l'auteur. C'est du macabre à la Baudelaire, à la "Gaspard de la Nuit" qui nous ramène dans cette Vienne romantique où on allait se pendre parce que la demoiselle avait refusé la dernière valse! A noter que Mahler était un compositeur romantique... viennois! Mylène retrouve en elle cette sensibilité du XIX siècle, et "Jardin de Vienne" contribue à la moderniser, la ressusciter dans notre actualité.
Mais le refrain prend le pas sur le macabre lorsqu'il est répété, psalmodié jusqu'à la fin (6 fois!). c'est lui qui doit nous marquer.
L'histoire banale de l'amoureux qui se pend n'est pas choisi au hasard. Mylène utilise la mythologie du romantisme pour cacher son message derrière divers symboles.
D'abord, il y a le Jardin. En général, c'est plus un lieu de détente qu'un cimetière, et on y trouve plus de couples qui s'emballent que de suicidaires. Or, justement, dans notre histoire, c'est l'amour qui cause la mort : on retombe sur notre contraste. On est face à un rituel de purification. Le gars meurt d' amour, ce qui permet à son âme de "monter plus haut", de libérer son âme. Voilà comment le contraste s'explique : c'est celui du corps qui souffre, qui meurt, qui se déchire pour que l'âme puisse s'envoler. La mort est donc dépassée par l'espoir d'une vie nouvelle et mystérieuse, loin des souffrances du corps dont on peut bien se moquer puisqu'il ne sert à rien!
Le jardin s'intègre aussi puisqu'il participe au rituel en tant que temple, idée de sanctuaire de l'amour. Même s'il se donne la mort, l'homme (dont l'anonymat indique qu'il peut s'agir de chacun d'entre nous) est purifié car il agit par l'amour. Amour que Mylène ne semble pouvoir partager puisqu'elle doit rester sur terre, avec les souffrances de son corps. Ce n'est pas l'homme qui souffre, mais elle. Elle a perdu son amant.
"Jardin de Vienne" est la comédie d'une mort, le drame d'une séparation et l'espoir d'une délivrance.
Par sa richesse, sa beauté au-delà du macabre, elle mériterait une place dans un best of. Elle ne l'a pas obtenue, soit parce qu'elle apparaît sur un CD truffé de candidates à best of, soit parce que, comme toutes les chansons de Mylène Farmer, elle porte un danger : un certain phénomène d'accoutumance...

Analyse réalisée par MisterFix

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